Big Data : une (r)évolution technologique implicite

(Source : https://www.azquotes.com/quote/579325)

Isaac Asimov, écrivain de science-fiction de haute réputation a créé de toutes pièces, pour une série de romans écrits dans les années 50, une science appelée psychohistoire. Celle-ci permettrait de prévoir, par le calcul, les évolutions de la société et la réaction des masses humaines. Ses prédictions établiraient donc des probabilités d’autant plus fiables qu’elles porteraient sur des populations de grande taille. D’une certaine façon, il s’agit d’obtenir une vue d’ensemble de l’humanité s’étalant dans le temps, et donc de prévoir l’avenir au moyen d’équations mettant en jeu des données issues de la totalité des connaissances accumulées, aussi bien dans les sciences dures qu’humaines.

« The concept of Big Data is as popular as its meaning is nebulous. »

En tombant sur cette affirmation issue de l’article présenté lors du séminaire du 19 octobre (De Mauro, Greco & Grimaldi, 2016), j’ai réalisé que le concept de Big Data était à ce point nébuleux que certains l’ont présupposé avant même que la technologie ne rende imaginable son existence et ses possibilités. Isaac Asimov a imaginé une humanité qui maitriserait complétement ce concept au point de le mettre entièrement à son service : un futur utopique où elle aurait pris le contrôle (presque) total de son avenir.

Ce qui est intéressant avec cet exemple, c’est que cette fabuleuse science, la psychohistoire, ne peut fonctionner qu’en présupposant l’existence du Big Data, dans lequel elle trouvera de quoi alimenter ses équations. Or, je le rappelle, les premiers volumes du Cycle de Fondation ont été écrits entre 1951 et 1953… Isaac Asimov, écrivain, scientifique et visionnaire, avait donc déjà bien saisi l’importance des données en vue de leur utilisation, et c’est loin d’être le seul de sa génération (Arthur C. Clarke et A. E. van Vogt, pour n’en citer que deux). Cependant, à la lecture de leurs ouvrages, nous voyons bien qu’ils ont négligé la complexité du défi technologique que représente la récolte, l’organisation et l’exploitation de ces masses de données incommensurables.

Bienvenue dans l’ère du zettabyte !

Nous produisons aujourd’hui une quantité de données si importante et si rapidement que nous n’arrivons plus à appréhender ce qu’elle représente. Sachez, pour l’exemple, que l’humanité crée annuellement près de trois trillons d’octets de données. Trois trillons. Trois fois dix puissance dix-huit : arrivez-vous à vous représenter un tel chiffre ? Et ce n’est rien ! En 2016, l’on estimait que les données créées au cours des deux années précédentes correspondaient à 90% des données existantes dans le monde… Et leur production est exponentielle ! La quantité s’accroît d’un facteur 9 tous les 5 ans ! (Espinasse, Bellot, 2017)

(Source : https://www.engadget.com/2011/06/29/visualized-a-zettabyte/)

Le Big Data a permis une accélération phénoménale dans bien des domaines de recherche, comme la génétique, la médecine, la physique, l’astronomie, et bien d’autres. Autrefois, il fallait compter dix ans et deux milliards d’euros pour réaliser un séquençage du génome humain ; aujourd’hui, quelques jours et un petit millier d’euros suffisent ! En médecine, les nouvelles opportunités qu’offrent les mégadonnées permettent de prévenir des épidémies en étudiant les réseaux sociaux. Huit années ont été nécessaires pour enregistrer 140 téraoctets (140*1012 octets) d’images à un grand programme d’observation astronomique, volume de données qui est récolté par son successeur en… cinq jours ! (Espinasse, Bellot, 2017)

Le livre (numérique) de l’Histoire de l’humanité

Luciano Floridi, dans The Information revolution (2010), fait le constat suivant : l’Histoire de l’humanité dépend du développement des systèmes permettant d’enregistrer les événements, et donc d’accumuler et de transmettre des informations sur le passé. Le Big Data est, d’une certaine manière, le futur livre d’histoire de nos descendants… Néanmoins, des problèmes se posent : la rapidité de sa croissance précède l’établissement de règles et de lois permettant de protéger les données privées, et l’accessibilité aux informations devra être régulée pour éviter, par exemple, des situations de monopoles sur les marchés (Da Mauro, Greco & Grimaldi, 2016, p.127).

Car le Big Data bouleverse non seulement le monde des sciences, mais aussi celui des marchés économiques : le taux de croissance mondial, annuel et moyen du marché de la technologie et des services autour des mégadonnées entre 2011 et 2016 avoisine les 30%, et dès 2020, les prévisions estiment que cela représentera environ 8% du PIB européen. Les entreprises doivent dès lors reconsidérer leur organisation et leurs processus commerciaux en fonction de ce nouveau paradigme (Da Mauro, Greco & Grimaldi, 2016, p.127).

(Source : https://www.azquotes.com/quote/11681)

Nous vivons donc une époque charnière où les avancées technologiques sont plus rapides que leur encadrement. Le défi à l’avenir, outre le développement d’outils technologiques, se situera dans l’assurance que l’énorme potentiel lié aux mégadonnées soit mis au service de l’humanité, comme le suggère Asimov, et non réservé aux initiés et aux utilisations commerciales. Ce dernier estimait d’ailleurs que la science-fiction était la branche de la littérature qui se souciait des réponses de l’être humain aux progrès de la science et de la technologie (1993). Il serait donc intéressant de consulter ces visionnaires, passés, présents et futurs, sur les questions éthiques inhérentes à ces problématiques… L’avenir est entre nos mains, à nous de le façonner !

BIBLIOGRAPHIE :

ASIMOV, Isaac, 1993. David Starr, justicier de l’espace. Uccle : Claude Lefrancq. ISBN : 2-87153-149-8

DE MAURO, Andrea, GRECO, Marco, GRIMALDI, Michele, 2016. A formal definition of Big Data based on its essential features. Library Review [en ligne]. 2016. Vol. 65 Issue: 3, pp.122-135. [Consulté le 30.10.2018]. Disponible à l’adresse : https://www.emeraldinsight.com/doi/full/10.1108/LR-06-2015-0061

ESPINASSE, Bernard, BELLOT, Patrice, 2017. Introduction au Big Data – Opportunités, stockage et analyse des mégadonnées. Techniques de l’ingénieur [en ligne]. 10.02.2017. [Consulté le 30.10.2018]. Disponible à l’adresse : https://www.techniques-ingenieur.fr/base-documentaire/innovation-th10/les-technologies-numeriques-au-service-de-la-ville-et-de-la-personne-42674210/introduction-au-big-data-h6040/ [accès par abonnement]

FLORIDI, Luciano, 2010. The information revolution. In: Information, A very short introduction. New-York: Oxford University Press, 2010, 130 p. 978-0-19-955137-8

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