{"id":9376,"date":"2020-04-15T13:07:37","date_gmt":"2020-04-15T11:07:37","guid":{"rendered":"https:\/\/head.hesge.ch\/construction\/?p=9376"},"modified":"2023-01-26T16:33:36","modified_gmt":"2023-01-26T15:33:36","slug":"robinsoneries-journal-des-bords-claire-guignet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/campus.hesge.ch\/construction\/?p=9376","title":{"rendered":"Robinsoneries \u2013 journal des bords : Claire Guignet"},"content":{"rendered":"<p>La journ\u00e9e ne commence vraiment que quand je mets mes lentilles.<\/p>\n<p>Tout ce que je fais avant, \u00e7a compte pas.<\/p>\n<p>Avant, c\u2019est le temps mou, la flemme, le marasme, la mollesse de mon matelas et de son sur-matelas, le gras du beurre, la transpiration d\u2019\u00eatre rest\u00e9e trop longtemps au lit, les cheveux d\u00e9coiff\u00e9s, Netflix en plein \u00e9cran, l\u2019assiette de l\u2019en-cas de 15h47 ou celui de 18h21, on ne sait m\u00eame plus.<\/p>\n<p>Parfois il y a des jours o\u00f9 je mets carr\u00e9ment pas mes lentilles. Ces jours-l\u00e0, je vous en parle m\u00eame pas.<\/p>\n<p>D\u00e8s que je les mets, tout est sous contr\u00f4le. C\u2019est mon top-d\u00e9part, le moment o\u00f9 je sors de ma stase pour redevenir humaine. Ou du moins, se faire plaisir d\u2019y croire.<\/p>\n<p>Les dents sont propres, les ongles vernis, les cheveux dompt\u00e9s, la chambre a\u00e9r\u00e9e et rang\u00e9e, la table mise et les machines lanc\u00e9es. Les plantes sont arros\u00e9es, les amies sont appel\u00e9es.<\/p>\n<p>Les doigts sentent bon le savon, \u00e7a pue ni l\u2019angoisse de pand\u00e9mie, ni le d\u00e9sespoir de l\u2019isolement. On est l\u00e0, on est pr\u00eate, on est bien.<\/p>\n<p>Depuis ces 3 semaines, ma d\u00e9termination est enti\u00e8rement d\u00e9pendante de mes lentilles de contact Biofinity\u00ae toric souples avec teinte de manipulation, dans une solution saline tamponn\u00e9e, qui ne seraient elles-m\u00eames qu\u2019orphelines sans la solution multifonctions inspir\u00e9e par mes yeux Biotrue\u00ae qui offre un pH \u00e9quilibr\u00e9 respectueux de mes larmes et qui \u00e9limine 99,99% des germes**.<br \/>\nBig up \u00e0 mes O.G.s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je suis de retour \u00e0 la maison familiale. D\u2019habitude, je vais tr\u00e8s souvent faire des tours dehors, plusieurs fois par jour, c\u2019est une r\u00e9gion tr\u00e8s propice \u00e0 \u00e7a, avec le bord du lac et les vignobles.<\/p>\n<p>Mais maintenant, il y a foule. \u00c0 ma fen\u00eatre d\u00e8s le matin, je n\u2019entends plus les voitures qui partent au travail, mais des dizaines de cyclistes, les enfants qui se d\u00e9foulent dehors, les fameux coureur.ses du confinement, les policiers \u00e0 moto qui patrouillent, et surtout, un maximum d\u2019oiseaux en folie.<\/p>\n<p>Alors je retourne \u00e0 mon rituel d\u2019adolescente, les balades nocturnes.<br \/>\nJe ne vois personne, je mets bien les mains dans les poches en compagnie d\u2019un petit d\u00e9sinfectant au cas-o\u00f9 et je respire tranquillement par le nez. Si je vais avant 10h du soir, il m\u2019arrive parfois de croiser, \u00e0 une bonne distance \u00e9videmment, les voisin.es \u00e2g\u00e9.es, qui profitent de faire quelques pas dans le village d\u00e9sert avant que la p\u00e9nombre soit compl\u00e8te.<\/p>\n<p>J\u2019en profite pour aller guigner les derni\u00e8res affiches de soutien, les avis mortuaires, les nouvelles tactiques de bricolage de notre petite Coop locale pour g\u00e9rer le flux de clients ou les essais de la voirie pour signaler et\/ou interdire les zones critiques de balade. De vraies sculptures contemporaines, des barri\u00e8res de mis\u00e8re faites au ruban plastifi\u00e9 de la police, toutes fragiles et renforc\u00e9es \u00e0 la va-vite au scotch.<\/p>\n<p>Oui, symboliquement, dans la panique ambiante, c\u2019est un tr\u00e8s fort rep\u00e8re visuel et conceptuel, un soulagement de voir que des mesures, ridicules ou pas, sont prises. Il n\u2019y aura aucun petit.e malin.e qui viendrait tester ces limites.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019au fond, on a tous quand m\u00eame un peu peur (et oui, je veux penser que ces pseudos-marathoniens, trop souvent des bons vieux mecs, qui je vois depuis ma fen\u00eatre, qui ont d\u00e9cid\u00e9 de se mettre au jogging pendant le confinement et qui crachent partout, ils ont un peu peur aussi).<\/p>\n<p>Mais je prends du plaisir \u00e0 trouver laquelle, hors contexte, est la plus absurde. Le petit portail plus ou moins bloqu\u00e9 de la place de jeu, qui ne fait pas plus d\u2019un m\u00e8tre de hauteur et qui s\u2019enjambe par un adulte sans probl\u00e8me ? Les petits noeuds de ruban sur les arbres ? L\u2019arbre \u00e0 grimper vaguement ficel\u00e9 du m\u00eame ruban? Ou le fameux \u00e9norme STOP au scotch devant la porte de sortie de la Coop?<\/p>\n<p>Je sais, je sais, mais on fait tous comme on peut pour se divertir un peu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En 2003, quand j\u2019avais \u00e0 peine cinq ans, mes parents ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019adopter deux petits chatons d\u2019une petite port\u00e9e de chats de ferme, un fr\u00e8re et une s\u0153ur. J\u2019\u00e9tais d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 appeler la chatte Princesse, heureusement pour elle mon p\u00e8re a su trouver un compromis et elle devint Biscotte.<\/p>\n<p>En grandissant, elle \u00e9tait plus aust\u00e8re et r\u00e9serv\u00e9e que son fr\u00e8re. \u00c0 lui on pouvait faire des poutous dans tous les sens mais elle, il fallait respecter son espace priv\u00e9.<br \/>\nSauf que moi, petite, je n&rsquo;avais pas saisi \u00e7a. J\u2019allais constamment vers elle, enfouir ma t\u00eate dans sa fourrure, \u00e0 la hantise de mes parents qui avaient peur qu\u2019elle me griffe au visage. Mais non, jamais.<\/p>\n<p>Et petit \u00e0 petit, elle m\u2019a choisie. Elle \u00e9tait toujours dans ma chambre, ou sur un coussin pas tr\u00e8s<br \/>\nloin de moi. Elle tol\u00e9rait les autres, mais pour les belly rubs et les siestes, c\u2019\u00e9tait moi l\u2019\u00e9lue. Si c\u2019\u00e9tait moi qui la prenais dans mes bras, elle ne se plaignait jamais. Et quand \u00e7a n\u2019allait pas pour moi, elle \u00e9tait l\u00e0, silencieuse, \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n<p>Avec le temps je lui ai donn\u00e9 un surnom adopt\u00e9 par tout le monde. Tr\u00e8s peu de temps apr\u00e8s, on a commenc\u00e9 \u00e0 utiliser ce surnom pour moi aussi. On est carr\u00e9ment devenues une seule et m\u00eame entit\u00e9.<\/p>\n<p>Et comme \u00e7a, on a grandi ensemble depuis mes 5 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, \u00e0 bient\u00f4t 22 ans. 17 ans d\u2019amour et de pr\u00e9sence. Une famille \u00e9quilibr\u00e9e, un duo ins\u00e9parable.<\/p>\n<p>Depuis quelques ann\u00e9es, avec la vieillesse, l\u2019arthrose s\u2019est d\u00e9clar\u00e9e dans une de ses pattes arri\u00e8re, ainsi qu\u2019une de devant. Comme nous sommes extr\u00eamement privil\u00e9gi\u00e9s et ridicules, une ost\u00e9opathe pour animaux (oui, \u00e7a existe) est venue la voir deux fois. Depuis, on lui donne soit un anti-inflammatoire, soit carr\u00e9ment des gouttes d\u2019arnica.<\/p>\n<p>\u00c7a ne la gu\u00e9rit pas, mais \u00e7a semble la soulager.<\/p>\n<p>Depuis ces quelques ann\u00e9es, j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 et \u00e9tudie dans d\u2019autres villes. Je ne suis que tr\u00e8s peu \u00e0 la maison familiale, je ne pouvais pas \u00eatre vraiment pr\u00e9sente pour ses derni\u00e8res ann\u00e9es. Je ratais beaucoup.<\/p>\n<p>Mais maintenant, j\u2019ai une esp\u00e8ce de chance, je suis de nouveau l\u00e0 avec elle, et elle est l\u00e0 avec moi. Je l\u2019ai vue grandir, je la vois vieillir et je la verrai mourir prochainement.<\/p>\n<p>Et je peux tirer un peu de positif de ce confinement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La journ\u00e9e ne commence vraiment que quand je mets mes lentilles. Tout ce que je fais avant, \u00e7a compte pas. 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