Merci Monsieur Morin

« L’ennemi est idiot. Il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui. »

P. Desproges

Par Diana Pabianczyk-Bifrare

Contexte

Dans le billet de blog précédant, l’intelligence économique nous a été présentée comme l’art de renseignement, une manière d’élargir ses connaissances sur l’environnement entourant les petites et les grandes entreprises. Je ne m’attendais pas à être inspirée par cette problématique, les notions économiques m’étant plutôt étrangères. Cependant, j’ai été interpellée par l’article de Nicolat Moinet abordé dans la première partie du séminaire du 13 novembre, préparé par les étudiants du Master ID. Plus précisément, c’est une citation du sociologue et penseur Edgar Morin, évoqué par l’auteur, qui a attiré mon attention. Un philosophe à l’appui de l’intelligence économique ? Oui, le même qui a consacré une grande partie de sa “Méthode”  aux concepts de la connaissance et de l’information. Rappelons-le, l’intelligence économique « est entendue comme le recueil, l’interprétation et la valorisation systématique de l’information pour la poursuite [des] buts stratégiques » (Moinet, 2009, p. 3).  


Économie et les stratégies concurrentielles

Edgar Morin c’est aussi celui qui dit :

« L’économie qui est la science sociale mathématiquement la plus avancée, est la science socialement la plus arriérée, car elle s’est abstraite des conditions sociales, historiques, politiques, psychologique, écologiques inséparables des activités » (Morin, 1999, p. 26).

Effectivement, il serait souhaitable de se poser la question sur la place de l’économie du marché parmi les sciences sociales, elle qui a réussi à arracher l’individu de son riche contexte social et culturel au nom du profit.

Poursuivons avec Morin, qui voit l’économie à l’origine de tous les maux de la société car tout en elle est « circonscrit au calcul et au chiffre » (Lafay & Morin, 2016). Si l’intelligence économique tend à « savoir pour agir », c’est au niveau des savoirs qu’elle présente les plus grandes lacunes puisqu’elle réduit les connaissances à « la logique d’efficacité, de prédictibilité, de calculabilité, hyperspécialisée et chronométrée [qui] gangrène aujourd’hui toutes les activités humaines » (Morin, 2012).

Retournons aux racines étymologiques du terme. L’économie-du grec οἰκονομία/oikonomía-désigne « gestion de la maison ». L’intelligence économique, quant à elle, est comprise comme « l’instrument dédié traditionnellement à la défense et à la conquête de positions de marché » (Salvetat & Roy, 2007, p. 3). Ses principes renvoient alors plutôt à la stratégie militaire qu’à la gestion d’un ménage pour le bien-être de ses habitants. Quelle utilité d’espionner les voisins pour subvenir à nos besoins ? Les petites cellules sociales font naturellement recours au partage et à la solidarité. En parlant de l’économie en tant que stratégie, on doit changer de périmètres et s’éloigner de son sens d’origine.  La société mondialisée est soumise aux lois de l’économie du marché, agressive et concurrentielle.


Intelligence économique aujourd’hui

Soyons rassurés, la solidarité existe toujours contrairement à ce que nous a fait croire le principe d’homo economicus-être anonyme, rationnel et « déterminé par l’intérêt personnel » (Poirier & Fouré, 2004). J’ai décidé d’explorer l’approche de Nicolat Moinet dans l’espoir de retrouver une face plus humaine de l’intelligence économique. Le spécialiste en sujet, l’auteur dénonce les travers de l’IE longtemps réduite à une somme de veilles et basée sur le schéma de Porter. Il se place du côté des concepts tels que la communication et l’intelligence collective. Il voit l’avenir du management construit sur une véritable étique.  C’est elle qui pourrait servir de ciment du collectif « en générant de la connaissance par la constitution de communauté cognitive » (Moinet, 2011). Cette même étique serait également un remède à des psychopathologies liées à la recherche aveugle d’une performance (Moinet, 2009b).

Nicolat Moinet n’est pas le seul à constater que les comportements agressifs de rivalité sont aujourd’hui dépassés. Un concept émergeant de la « coopétition » (comportements qui mixent la compétition et coopération) commence à faire sa place dans la conscience économique ( Salvetat & Roy, 2007).  Si l’IE consiste à tirer un avantage concurrentiel de l’information récoltée, cet avantage peut aussi résider dans une manœuvre coopérative à travers une « veille ouverte ». La théorie des réseaux fondée sur la nécessité de la coopération ouvre pour l’IE une nouvelle perspective. Cette notion n’est pas compatible avec les stratégies de l’IE forte (basée sur la concurrence forte). Il resterait alors à évaluer les performances des entreprises : de celles qui choisissent la première approche et de celles qui appliquent les solutions de IE concurrentielle (Salvetat & Roy, 2007 p.3-4).

Pour conclure avec Edgar Morin, nous ne pouvons pas nous passer de l’IE mais nous pouvons « continuer à expérimenter des initiatives créatrices ». Le changement parait lent et les initiatives sont isolées mais il est important d’avancer continuellement vers « une économie sociale vouée à la solidarité » (Morin, 2017).

Bibliographie

Lafay, D., & Morin, E. (2016, 11 février). Edgar Morin : « Le temps est venu de changer de civilisation ». Récupéré 3 janvier 2021, de https://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/grands-entretiens/2016-02-11/edgar-morin-le-temps-est-venu-de-changer-de-civilisation.html

Moinet, N. (2009a). De l’information utile à la connaissance stratégique : la dimension communicationnelle de l’intelligence économique. Communication et organisation, (35), 215‑225. doi:10.4000/communicationorganisation.855

Moinet, N. (2009b, 21 juillet). L’avenir de l’intelligence économique : communication et éthique. Récupéré 3 janvier 2021, de http://blogs.lesechos.fr/intelligence-economique/l-avenir-de-l-intelligence-a2869.html

Moinet, N. (2011, 14 octobre). Et si on appliquait (enfin) Edgar Morin ? Récupéré 3 janvier 2021, de http://blogs.lesechos.fr/intelligence-economique/et-si-on-appliquait-enfin-edgar-a7114.html

Morin, E. (1999). Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur – UNESCO Bibliothèque Numérique. Récupéré 29 novembre 2020, de https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000117740_fre

Morin, E. (2012, 9 janvier). Un changement de cap civilisationnel, Edgar Morin – Le Labo de l’économie sociale et solidaire. Récupéré 3 janvier 2021, de http://www.lelabo-ess.org/un-changement-de-cap-civilisationnel-edgar-morin.html

Morin, E. (2017, 20 octobre). Edgar Morin : « Le bouillonnement d’initiatives est ma raison d’espérer ». Récupéré 3 janvier 2021, de https://www.alternatives-economiques.fr/edgar-morin-bouillonnement-dinitiatives-raison-desperer/00080821

Poirier, N., & Fouré, L. (2004). Entretien avec Edgar Morin. Le Philosophoire, n° 23(2), 8‑20.

Salvetat, D., & Roy, F. L. (2007). Coopétition et intelligence économique. Revue francaise de gestion, n° 176(7), 147‑161.

Carnet d'IdéeS - blog du Master IS

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