Musées confinés : réflexions sur les visites virtuelles

Image tirée du site internet du Rijksmuseum

Face à la crise de la COVID-19, les gouvernements de nombreux pays ont choisi de fermer leurs lieux culturels, dont les musées. En réponse, ces derniers ont dû faire preuve d’une créativité débordante pour non plus amener les visiteurs dans leurs murs, mais déplacer le musée chez eux. Challenge sur Instagram, quizz sur Twitter, propositions d’activités à faire à la maison pour petits et grands, les idées n’ont pas manqué (Dougados et Kübler, 2020 et Crenn, 2020). Mais en dehors des réseaux sociaux, certains musées, comme celui du Louvre ou le musée Van Gogh d’Amsterdam ont fait appel à des dispositifs plus complexes qui tentent de récréer virtuellement l’expérience d’une visite in situ. Grâce à une technologie similaire à celle de Google Street View (le musée Van Gogh a d’ailleurs collaboré avec Google, la visite virtuelle étant accessible depuis la plateforme Google Arts and Culture, qui en dehors de cette visite virtuelle épouvantable, propose un excellent contenu), le visiteur peut arpenter les salles du musée, s’approcher des œuvres et lire les cartels et autres textes de salle imprimés sur les murs, « comme s’il y était », dixit les sites internet desdites institutions. En tant qu’historienne de l’art, j’ai immédiatement tenté l’expérience… qui s’est soldée par un violent mal de crâne. En effet, entre les commandes non instinctives, les temps de chargement longs, la frustration extrême de ne pas pouvoir se diriger à sa guise dans les espaces mais devoir suivre les flèches qui nous amènent devant des murs vides, on se rapproche plus du « site qui rend fou » que de la visite d’un musée. Sans parler du fait qu’il n’est possible de s’approcher que d’une minorité d’œuvres exposées, les autres n’étant visibles que de loin, d’un angle de vue insolite ou même pas du tout, tant la captation de l’image les a rendues floues.

L’œuvre inconnue, ou ode au flou, extrait de la visite virtuelle du Louvre

Comment dès lors, recréer l’atmosphère feutrée des salles d’exposition, le plaisir de tourner autour des marbres vibrants du Bernin, ou se perdre dans la contemplation d’un Van Gogh dont la touche en relief si particulière tolère mal la numérisation ? La question n’est peut-être tout simplement pas la bonne, au vu de la qualité plutôt discutable du résultat, alors que des ressources considérables, aussi bien technologiques, que financières et temporelles ont été mises en œuvre. Pourquoi, dès lors ne pas profiter de la liberté exceptionnelle que nous permet Internet pour créer des expositions entièrement virtuelles, conçues pour être visitées exclusivement sur une plateforme en ligne (pour le compte-rendu d’une telle expérience, voir Mathey, 2011) ?

Un tel projet devrait s’appuyer sur l’expertise de muséologues, mais également de spécialistes du web. L’interdisciplinarité serait ici indispensable à la conception d’une véritable exposition virtuelle, indépendante de ses consœurs intramuros. Les compétences d’un UX designer permettraient de construire un univers basé l’expérience utilisateur, tandis que les muséologues et historiens de l’art élaboreraient le contenu scientifique.

Nous pourrions imaginer une exposition consacrée à l’envers du décor, en permettant à l’internaute/visiteur de découvrir une peinture passée aux rayons X, avec la possibilité de zoomer et se déplacer pour observer les détails, ou encore de se rendre dans la toile, qui prendrait vie grâce à l’animation de ses composantes. Certains musées proposent ce genre dispositif dans leurs salles, mais les bornes interactives sont généralement prises d’assaut dans des institutions aussi fréquentées que Le Louvre par exemple.

Le Rijksmuseum d’Amsterdam, qui abrite les plus grands maîtres de la peinture flamande et hollandaise, dont la fameuse Laitière de Johannes Vermeer, a construit une partie de son site internet dans ce sens. Dans la section intitulée « From home », des photographies de très hautes qualités, accompagnées d’explications audios permettent de savourer les œuvres des maîtres tout en restant assis dans son canapé, libre d’y passer le temps que l’on souhaite. Des outils permettent également de capturer des parties des toiles et les transformer en affiches personnalisées, à commander, ou de s’en servir comme base de sa propre créativité. Plusieurs visites thématiques sont proposées, ainsi qu’une visite virtuelle de la Gallery of Honour, où sont exposés les chefs-d’œuvre de la collection. Il est possible de se déplacer dans la galerie et de s’approcher de quelques œuvres choisies. Ces dernières recèlent chacune un indice, le but étant de les assembler pour former un mot mystère. L’expérience est agréable, les commandes instinctives et la qualité d’image exceptionnelle. Cette fois-ci, j’y étais, et mon mal de crâne a disparu. Cette réussite tient certainement au fait que les concepteurs du site du Rijksmuseum ont étroitement travaillé avec l’équipe scientifique, et conçu une plateforme qui respectent les cinq principes de base de l’UX design. La stratégie visée est claire : rendre accessible aux internautes des quatre coins du monde des œuvres mondialement connues, et leur offrir la meilleure expérience de visite possible. La structure du site est limpide et le visiteur sait en permanence où il se trouve, et comment se rendre dans une autre partie du site pour trouver l’information recherchée.

A l’instar du Rijksmuseum ou de la plateforme Google Arts and Culture, les musées devraient investiguer dans ce sens, afin de continuer à promouvoir la culture et la rendre accessible à tous.  


Bibliographie

BLONDEAU, Virginie, MEYER-CHEMENSKA, Muriel, SCHMITT, Daniel, 2020. Le design de l’expérience au musée : nouvelles perspectives de recherche. In Culture & Musées [en ligne]. N°35, pp. 107-131. [Consulté le 8 décembre 2020]. Disponible à l’adresse : http://journals.openedition.org/culturemusees/4637

CRENN, Gaëlle, 2020. Visiter à distance : quelle expérience du musée dans le monde d’après ? The Conversation [en ligne]. 7 juin 2020, 19:33. [Consulté le 10 décembre 2020]. Disponible à l’adresse : https://theconversation.com/visiter-a-distance-quelle-experience-du-musee-dans-le-monde-dapres-138976

DOUGADOS, Mathilde, KÜBLER, Bérénice, 2020. Les musées post confinement : vers de nouvelles pratiques ? The Conversation [en ligne]. 13 mai 2020, 19:56. [Consulté le 8 décembre 2020]. Disponible à l’adresse : https://theconversation.com/les-musees-post-confinement-vers-de-nouvelles-pratiques-137114

MATHEY, Aude, 2011. Comment réaliser une exposition virtuelle avec 4000$ca. Culture.com [en ligne]. 17 avril 2011. [Consulté le 10 décembre 2020]. Disponible à l’adresse : https://culture-communication.fr/fr/comment-realiser-une-exposition-virtuelle-avec-4000ca/

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