Les méthodes de design dans les bibliothèques romandes: mythe ou réalité?

Auteurs: Oumaima Bouazzaoui et Irina Sokolova

 

Des méthodes de design en bibliothèque, cela peut marcher! Des exemples inspirants des pays nordiques ou d’Amérique du Nord nous ont poussé à explorer le terrain en Suisse romande. Qu’en est-il de la pensée design dans les temples du savoir helvétiques?

 

Questionnaire: comment les bibliothèques romandes innovent-elles?

Après la phase théorique de notre projet de recherche, qui consistait à faire un état de l’art et un benchmark sur l’utilisation des méthodes de design en bibliothèque, nous étions confrontées au manque des données sur la situation en Suisse. Afin de recueillir les informations nécessaires, nous avons décidé de faire un questionnaire électronique et de le diffuser via Swisslib.

L’enquête sur l’utilisation des méthodes d’innovation et de design en bibliothèque a comptabilisé une cinquantaine de participants et a montré une compréhension inégale concernant les définitions des méthodes de design (DT, co-design, design de service ou UX design). Pour des raisons linguistiques et de faisabilité, nous avons limité notre recherche à la Suisse romande. Cela nous a permis de poser le périmètre et de voir la fréquence d’utilisation des méthodes de design en Romandie. Y a t-il un décalage entre ce qui ressort de ces réponses anonymes et ce que nous allons découvrir en discutant avec des professionnels de l’information?

Ce que révèlent les chiffres

Les méthodes de design et plus spécifiquement de design thinking sont souvent associées à la créativité et à l’inventivité. Il est difficile d’innover en bibliothèque sans une volonté stratégique claire et concrétisée par des objectifs à moyen et long terme. Cependant, notre enquête a montré que plus de 37% des bibliothèques qui ont répondu au questionnaire n’ont pas de stratégie clairement définie.

Nous avons supposé au début de notre recherche que les méthodes de design et de design thinking n’étaient pas très utilisées dans les bibliothèques suisses. Cette hypothèse était due à la rareté des données sur ce sujet. Pourtant, plus de 57% des répondants ont confirmé qu’ils utilisaient les méthodes de design pour introduire des innovations dans leur bibliothèque. 19% de ces derniers ont adopté le processus du design thinking pour résoudre un problème ou mettre en place un projet ou un service.

La réalité du terrain: visites et entretiens

Nos investigations sur le terrain ont confirmé le flou sur la compréhension des méthodes de design et de design thinking. Nous avons découvert que certaines bibliothèques appliquaient les méthodes de design sans le savoir et d’autres pensaient les utiliser sans le faire en réalité. Etait-ce un problème de terminologie? Pour avoir un aperçu général, nous avons mené des entretiens semi-structurés avec des responsables de bibliothèques scolaires, universitaires et de lecture publique.

Aujourd’hui l’innovation en bibliothèque est souvent introduite par les méthodes de design centrées sur l’humain. Lors de nos entretiens, il est apparu que l’innovation était cruciale  pour la survie des bibliothèques. Les discussions avec des professionnels ont également révélé des obstacles à la mise en œuvre des méthodes de design.  Il s’agit le plus souvent d’un manque de ressources financières et humaines. Car ce n’est pas la bonne volonté et la créativité qui manquent dans les bibliothèques romandes! Évidemment, il faut savoir gérer le changement et vaincre la résistance face aux projets innovants. Le rôle du responsable est crucial pour convaincre et motiver son équipe. La collaboration entre les membres de l’équipe était citée comme la clé du succès de l’implémentation des méthodes de design.

Design thinking: un état d’esprit?

Aujourd’hui, les bibliothèques ne sont plus seulement les gardiennes de l’information. La mutation numérique a bouleversé les pratiques informationnelles et a créé de nouvelles demandes. Le public est de plus en plus exigeant, il s’attend légitimement à ce que les bibliothèques s’adaptent en proposant des services novateurs. Un service correspond toujours à une expérience subjective et doit être utilisé pour exister. Les bibliothèques ont recours au DT pour concevoir ou repenser leurs services et, par conséquent, rendre les bibliothèques utiles, plus faciles et plus agréables à utiliser.

Lors de nos entretiens avec les bibliothécaires, nous avons souvent entendu que le DT était “un état d’esprit”, une façon de penser. Concevoir des services en partant des parties prenantes pour améliorer l’expérience des usagers, les impliquer dans le processus, résoudre des problèmes de façon active et collaborative: tout cela relève des méthodes de design. Les bibliothèques romandes qui veulent innover n’ont pas peur d’essayer ces nouvelles méthodes et de les adapter à leur contexte. Elles acceptent de faire des erreurs en testant de nouvelles idées, en cherchant la solution optimale pour leur public. Cela exprime l’essence même du design thinking: s’inspirer des besoins des utilisateurs, imaginer les solutions possibles, les prototyper et les implémenter en utilisant l’itération.

Pistes de recommandations

 Source: https://www.steel-blue.ch/tag/innovation/

 

La Suisse compte parmi les leaders internationaux en matière d’innovation: l’organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) l’a placée au premier rang pour la 9ème fois consécutive. Donc, pour explorer l’inconnu ou développer des produits / services qui n’existent pas encore sur le marché, la Suisse n’a pas besoin de leçons. Quant à l’application des méthodes de design en bibliothèque, le pays a tous les atouts nécessaires, non seulement pour les maîtriser, mais aussi pour devenir leader dans ce domaine. Nous pensons que pour les populariser, il est primordial de créer des formations théoriques et pratiques avec l’aide de Bibliosuisse.

Il serait opportun d’intégrer des cours sur les méthodes de design en bibliothèque dans le cursus de la formation initiale. Par exemple, en Bachelor en information documentaire ou en Master en sciences de l’information. La Haute école de gestion de Genève a déjà pris l’initiative dans ce sens. Une initiation au design thinking est dispensée dans un cours du Bachelor, et une formation pilote en design thinking et en design de services a été intégrée dans le Master en sciences de l’information. Ce cours est donné par Nicolas Beudon.

Pour inspirer et aider les bibliothécaires à utiliser les méthodes de design il serait également utile de créer et partager des modèles d’application de design en bibliothèque transférables, qui pourraient être partagés lors des colloques ou conférences.

 

Bibliographie:

SCHMIDT, Aaron, ETCHES, Amanda, 2016. Utile, utilisable, désirable: redessiner les bibliothèques pour leurs utilisateurs. CLOT, Nathalie, (dir. trad.). [En ligne] Villeurbanne Cedex. Presses de l’ENSSIB. 2016. [Consulté le 2 janvier 2020]. Disponible à l’adresse:

https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/68252-utile-utilisable-desirable.pdf

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